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Préface

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Á l’heure où la conjoncture mondiale, sur fond de crise de la construction européenne, ternit bien des rêves humanistes, la publication du récit du soldat Hampel représente peut-être une raison d’espérer. Le texte qu’ouvrent ces lignes est en effet de ceux qui étonnent, et donc qui retiennent, parce qu’ils portent à réfléchir. Loin des clichés, il nous fait entrer dans l’univers d’un « malgré-nous » d’un type particulier.

August Hampel est un soldat du IIIe Reich, c’est vrai. Il combat au sein de la Wehrmacht, on ne saurait le nier. Il occupe Royan comme tous ceux dont il partage le sort, nul doute n’est permis.

Et pourtant, le soldat Hampel n’est pas n’importe quel soldat. La présentation qu’en font Brigitte Colle et Didier Colus est là pour témoigner. Témoignage dans le témoignage, comme celui de l’éditeur qui a pris le courage de porter ce texte à la connaissance du public. Car le récit qui suit propose avant tout de témoigner au nom de la sensibilité. Celle d’un homme qui doute et s’interroge. Qui, par sa candeur un peu décalée, renvoie la réalité des combats au monde virtuel.

On commence ces pages comme si l’on partait en villégiature au bord de la mer, à Royan. On ne sait plus trop qui l’on est, ce que l’on voit et ce que l’on comprend, mais on entend sa sensibilité qui accompagne le narrateur de sa propre histoire au long des sillons poudreux ; mais de fait, en matière de poudre, c'est bien plutôt celle du canon que celle du sable qui recouvre terres, dunes et plages. Royan est occupé et l’occupant est assiégé. L’étau se referme, la poche se resserre. Hampel regarde se voiler la lumière sur cette terre qu’il aime, dont il parle la langue et où ses angoisses vibrent au même rythme que celles de la population locale. Il contemple bientôt les pierres sur le sol, celles que nous connaissons tous, celles du bombardement. Il en sort effondré. L’estuaire de la Gironde, cette terre de naufrageurs, sombre en janvier 1945.

Certes, le récit d’August Hampel n’ouvre pas en pionnier un sujet inviolé. Le Croît vif a déjà eu l’occasion de publier plusieurs ouvrages sur le bombardement par erreur et sur la poche. Nous songeons plus particulièrement à trois d’entre eux : Guy Binot, Royan, port de mer (2000), Samuel Besançon, Croix sur Royan. Cahiers d’un résistant, 1940-1945 (2000) et Jacques Perruchon, L’insupportable isolement. Poches de La Rochelle et Royan-pointe de Grave, 1944-1945 (2006).

Le texte du pasteur Besançon possède une vertu cathartique. Il a été rédigé pour effacer l’horreur, couvrir le bruit des bombes qui avaient ébranlé sa conscience d’homme et de chrétien. Ainsi en va-t-il aussi pour August Hampel, qui cherche à se libérer de l’image détestable que sa capote lui renvoie quand le regard des occupés devient trop brillant.

La forme du texte, identique dans son aspect de cahiers chez Besançon et Hampel, l’est aussi dans sa destinée. Le pasteur Besançon souhaitait-il publier ses pages ? Voulait-il seulement leur demander de contribuer à exorciser ses angoisses ? Hampel, on le sait, désirait porter son texte à la connaissance du plus grand nombre. Didier Colus et Brigitte Colle ont réalisé, à l’image des enfants Besançon, ce devoir de mémoire qui distingue les âmes élevées. Dans les deux cas, une publication ne pouvait pas suivre de trop près le déroulement des événements mentionnés. Attendre de la musique des mots qu’elle transmue le fracas des armes n’est possible qu’autant que le temps a pu pacifier le temps. Á Rome, pour tuer symboliquement la guerre lorsqu’elle était terminée, on organisait une course de chars, et l’un des chevaux du vainqueur, celui de droite, était sacrifié sur le champ de Mars. Brigitte Colle et Didier Colus ont sacrifié le manuscrit de Hampel pour en faire un livre ; en couturant les plaies qu’il contenait encore, ils l’ont transformé en exemplum, celui de la misère humaine quand elle se débat contre le dérisoire.

L’information délivrée rapproche bien sûr aussi les ouvrages édités par Le Croît vif. Certes, si le contenu du livre n’est pas de même nature a priori chez Jacques Perruchon, puisque, rappelons-le, il traite essentiellement du courrier entrant et sortant des poches, il évoque cependant la vie des Allemands dans ces enclaves, les kystes de la guerre, avec la précision d’un reporteur. Et l’on sourit quand on lit, chez Hampel, la dérisoire expédition « Isabella » ; on sourit et on se détend un peu, car, sans oublier, on relativise le raid sur le village de Ballon, de novembre 44, qu’évoque fort justement Jacques Perruchon. Il ne s’agit pas d’oublier, en effet, ni d’effacer les horreurs qui ont été commises par les troupes de l’occupant. Il s’agit de ne pas diaboliser ceux qui, comme dans tous les conflits, se sont trouvés contraints d’appliquer des ordres et, souvent, de jouer leur peau contre les autres, en face, qui jouaient aussi la leur. Et d’ailleurs, Jacques Perruchon, encore lui, met bien en lumière la poignée de mains entre l’amiral Schirlitz, commandant de la place de La Rochelle, et le futur amiral Meyer, lorsque ce dernier lui présenta ses condoléances à l’annonce de la mort de sa femme, de ses deux filles et de ses six petits-enfants dans le bombardement de Kiel, affinités entre marins que Hampel évoque d’ailleurs à plusieurs reprises. Quand Guy Binot parle de ces troupes allemandes de Royan, il insiste sur la condamnation dont les frappe Pohlmann, le commandant de la forteresse : elles sont trop au contact de la population, peu combatives et furieuses d’être abandonnées sur place. On croirait lire Hampel. On comprend mieux, en tout cas, pourquoi les Royannais avaient surnommé ce dernier Fernandel.

Le même ton traverse en définitive tous ces ouvrages. Jacques Perruchon parle bien de « transcender ». Il songe au premier chef à la nature de l’information qu’il propose (lettres et cartes postales) et du message qu’il veut faire passer : il invite son lecteur à utiliser l’aspect technique de sa documentation comme une clef de compréhension pour un huis clos où tous les « empochés », qu’ils soient originaires d’un bord ou de l’autre du Rhin, pataugent dans la même boue. Guy Binot pointe du doigt les erreurs militaires et l’ineptie de la poche. Absurdité de l’obstination. Hampel le disait déjà, de l’intérieur.

Tous ces récits ont en commun la même chimère. Celle de la folie des hommes qui laisse en « caleçon de bain » celui qui échoue sur la grève « par erreur ». Aucun ne peut y croire, mais tous s’y engluent. Les amers de la côte ont pris un goût de fiel.

Tout aurait donc déjà été dit ?

Les mémoires - puisque aussi bien c’est de cela qu’il s’agit - du soldat Hampel sont empreints d’une spécificité perçue depuis longtemps. En effet, si l’œuvre traduite et adaptée aujourd’hui par Brigitte Colle et Didier Colus parvient enfin au jour, son cheminement commence dès les années 70 dans l’échange entre Robert Colle et August Hampel lui-même. Issu d’une famille où la germanophilie se porte dans les gênes depuis plusieurs générations, Robert Colle avait eu en main le manuscrit de Hampel. Les deux hommes s’étaient écrit et le professeur Colle avait porté des bribes de ce texte, dont il avait lui-même assuré la traduction, à la connaissance du public, par l’intermédiaire d’un résumé d’une vingtaine de pages, publié en prologue aux manifestations du « Trentenaire de la Libération de la poche de Royan ». On ne pouvait à l’époque faire plus. Les plaies de la Seconde Guerre mondiale n’étaient pas encore suffisamment cicatrisées, trop de protagonistes traînaient encore dans leur mémoire trop de rancœurs anciennes pour que l’on osât dire que les Allemands, eux aussi, avaient été des hommes et que beaucoup d’entre eux n’étaient pas plus hitlériens que les Français n’étaient collaborateurs. Les uns comme les autres s’étaient trouvés embarqués dans l’œil d’un cyclone qui les rendait aveugles et qui brouillait leurs repères. Cette voix audacieuse, Robert Colle, en son temps, avait osé l’élever. Il possédait l’autorité morale que sa notoriété lui conférait dans la région ; il gardait la sensibilité de tous les hommes blessés qui comprennent les meurtrissures des autres, même quand elles diffèrent des leurs.

Il ne manquait qu’un peu de temps et une sensibilité nouvelle pour faire advenir ce projet. Émigrée depuis longtemps à Berlin, la fille de Robert Colle a emporté avec elle la nostalgie que tous les expatriés oublient toujours d’ôter de leur valise. Elle regarde son pays, ses deux pays, un peu à la manière de son père, avec le cœur bilingue. Elle a su, accompagnée par la finesse et l’intelligence de son ami de toujours, Didier Colus, restituer l’émotion allemande dans la délicatesse française. Les mots ont une frontière, mais le souffle de l’esprit a déjà pris quelques longueurs d’avance dans la construction européenne. Symbole de cette Europe en marche, la famille Colle a su retisser le fil d’une mémoire qui ne se renie pas, mais qui se sublime. En cela, elle sait convaincre que le doute est fécond et que l’empathie avec l’autre reste le plus beau des combats.

Jacques Bouineau

Agrégé des facultés de Droit

Professeur d’Histoire du Droit à l’université de La Rochelle

Membre de l’Académie des Belles-Lettres, Sciences et Arts de La Rochelle

Membre de l’Académie de Saintonge