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Les poulains du royaume

------------« Chapitre I, p. 13 »

« Eh bien, tu vois, s’exclama Foulques à la sortie du premier conseil que tenait à Laodicée le comte de Toulouse, la conquête de la Ville sainte n’a rien changé aux comportements des uns et des autres. Duperies, mensonges, trahisons, double jeu. Les prétextes sont nobles et religieux, mais les arrière-pensées grouillent comme une vermine. »

Renaud hocha pensivement la tête :

« Partout, les Sarrasins sont très proches des positions chrétiennes ; la situation est tellement fragile que, s’ils se liguaient tous contre nous, nous ne tiendrions pas deux jours. Et en ce cas, je doute fort que le bon Dieu nous vienne encore une fois en aide, après tout ce qu’Il a entendu à propos de Son fils, et tout ce qu’Il continue à voir, chaque jour qu’Il fait !

– Je ne comprends pas ce que veut Raimond. Je crois qu’il nous cache ses véritables intentions. » Renaud se mit à rire en donnant un coup de botte à un caillou qui dégringola la pente dans une traînée de poussière. « Il ne nous cache pas ses intentions, il nous ment. »

------------« Chapitre XI, p. 190-191 »

« Il nous reste à tenir conseil, dit soudain Renaud, gêné par le silence. – Pour faire le bilan d’un désastre ? demanda Raimond d’une voix blanche. – Renaud a raison. Que comptes-tu faire ? »

Le comte de Toulouse leva vers Foulques un regard où se lisait une totale lassitude. On avait peine à retrouver dans ce visage les traits glorieux du grand Raimond de Saint-Gilles qui parlait naguère de puissance à puissance avec les rois, les empereurs, et même le pape.

« Faire ? À quoi puis-je prétendre désormais ? Je reviens écrasé, déshonoré…

– Pour nous, tu ne l’es pas ! coupa Renaud.

– N’attachez plus vos fortunes à la mienne. Quand les chevaux sont épuisés, on les abat. J’ai dépassé mon temps, failli à ma mission. J’ai perdu… J’envie le sort du pauvre Guilhem qui, lui, ne demandait qu’à continuer de vivre. Noyez-moi ou percez-moi d’un coup de dague, comme un chien crevé que je suis.

– Mon cousin, s’indigna Foulques, cette défaite n’est pas la tienne, mais celle des Lombards, tu le sais parfaitement. Étienne de Blois et toi avez tout tenté pour empêcher cette expédition. Vous avez dû obtempérer devant la jactance de la piétaille imbécile. Vous n’y êtes pour rien.

– Si, mon cousin, puisque tu m’honores encore de ce titre… Un chef incapable d’imposer ses vues n’est pas un chef. En cédant aux volontés absurdes des Lombards et de la cour, nous avons, Étienne et moi, endossé du même coup la responsabilité. Sur nous retombe la faute, sur nous retomberont les accusations.

– Eh bien, nous nous défendrons ! protesta Renaud.

– Non. La main de la fortune ne se tend plus vers moi. Reniez-moi, tout de suite, avant tous ceux qui s’empresseront de le faire demain. Même éclopés, vous revenez vivants d’une expédition insensée ; vous pourrez sans trop de mal vous faire passer pour des martyrs, victimes de la folie du cyclope cacochyme en qui vous aviez naïvement mis votre confiance. Abandonnez le vieux cheval borgne, donnez-vous la gloire de l’avoir les premiers destitué.

– Tu prônes la félonie à ton conseil, Raimond ! Tu invites à la forfaiture tes barons qui te doivent tout, dit Foulques. À l’heure où nul ne t’écoutera plus, si ce malheur devait arriver, nous attesterions, nous, qu’à aucun moment tu n’as trahi tes troupes.

– Ne vous chargez pas de mon ignominie. À Bafra, j’ai fui. Cent témoignages viendront le confirmer.

– Tu as lutté comme un lion tant qu’il a été possible. Et quand tu as compris que tout était perdu, tu t’es replié, protesta Renaud.

– J’ai fui, mon filleul. Laisse aux chroniqueurs complaisants le soin de réinventer l’Histoire. Ton bras cassé ne te rappelle-t-il pas la hideuse débandade, les hurlements effroyables ? J’ai fui avec la seule idée de sauver ma vieille carcasse, et peut-être aussi quelques-uns de mes chevaliers… Dos à l’adversaire, l’invincible Raimond de Saint-Gilles s’est sauvé en bêlant comme une vieille femme. J’ai failli… C’est pourquoi je vous délie de vos engagements et te remets, Foulques, le commandement jusqu’à ce que nous ayons atteint Constantinople. »

------------« Chapitre XV, p. 267 »

On n’en finissait plus d’errer dans des boyaux obscurs régulièrement coupés de lourdes portes. Les verrous grinçaient. Un nouveau passage s’ouvrait. La torche du topotérétès dessinait un halo. Un bâton dans les reins, le prisonnier titubait. L’autre ne paraissait pas comprendre que sa lumière n’éclairait pas le chemin. Les jambes douloureuses des coups reçus, mains ligotées, Foulques avançait à l’aveugle.

Enfin, devant un large battant clouté qui s’ouvrait dans la paroi, le topotérétès donna d’un violent coup sur la hanche le signal d’arrêt.

La porte s’ouvrit, libérant un flot d’odeurs fades et de plaintes lointaines.

Il y eut d’autres couloirs suintant d’humidité verdâtre, des escaliers aux marches poisseuses, des gémissements qui semblaient flotter dans l’air.

Maintenant, le topotérétès allait très lentement. Régulièrement, il faisait arrêter devant des ouvertures percées dans le mur. À l’intérieur, à la lueur de la torche, on distinguait des cachots. Leur voûte arrondie descendait si bas qu’aucun homme ne pouvait là se tenir debout. D’abord, Foulques avait essayé de distinguer quelque chose. Dans le deuxième, au-dessus d’une forme tassée en forme de sac, il avait cru apercevoir un visage, râlant la bouche ouverte. Deux globes blancs et roses luisaient sur les joues à hauteur du nez. Une nausée l’avait saisi, mais le garde l’avait forcé à contempler encore le spectacle.

La cellule dans laquelle il fut précipité était éclairée d’une torche accrochée au mur. Une puissante odeur d’excréments le saisit, et il abaissa le regard.

À ses pieds gisait une créature inexplicable. Foulques eut un sursaut d’horreur, leva la tête vers le plafond, y prit une inspiration puis reporta le regard vers le sol.

Il reconnut d’abord des yeux qui imploraient quelque chose et il mit un moment à comprendre que ces yeux-là ne cillaient pas parce que les paupières avaient été coupées juste au-dessous des sourcils. Les dents étaient comme sciées et un filet rougeâtre s’en échappait en bulles obscènes. Alors, il constata que ce qui restait de mâchoire n’était plus caché aux regards par les lèvres. Le cou s’ornait d’une guirlande luisante que Foulques suivit du regard. Elle se prolongeait sur le torse, cheminait en torsades le long des côtes, descendait brusquement pour entourer le sexe de nœuds compliqués, et remontait vers le nombril pour disparaître dans une fente proprement cautérisée.

C’était un homme.

Autrefois, ç’avait été un homme.

Alors il se mit à hurler, doucement, presque silencieusement d’abord, puis de plus en plus fort, jusqu’à s’en faire crever la gorge.

------------« Chapitre XXI, p. 338-339 »

Foulques tournait et retournait sa plume dans l’encre, savourant l’odeur sucrée et presque fraîche qui montait du godet de métal. Mais la page vide paralysait son inspiration.

« Tu n’écris pas ? » lança Renaud, à demi endormi.

Foulques se retourna pour contempler le corps nu de son ami allongé sur la paillasse. L’odeur bien connue de peau rousse irrigua ses narines, et il comprit à ce moment que, seule, elle l’empêchait depuis plus d’une heure d’aligner le moindre mot.

Il ne pouvait écrire en Saintonge, parce qu’il était en Saintonge. Ce parfum plus fragile qu’un jasmin portait dans ses effluves tous les paysages d’autrefois.

Il ferma les yeux. Des images voletaient et s’enfuyaient, papillons de couleurs aussitôt engloutis dans l’ombre. Le grand tilleul... les pins des Fées... la mer battant le puits de l’Auture... le pain craquant des jours de fête... la tunique de cuir de Thibaud...

À quoi ressemblait à présent Châtenet ?

Dans une nouvelle aspiration, concentré comme un guetteur, il appela d’autres souvenirs. Mais, déjà rebelles, pressées de retourner au néant, ne venaient plus que des ébauches. Le plancher craquant de la salle d’écriture... la robe de bure d’Adhémar...

Il tendit sa main ouverte pour caresser dans l’air des formes fugaces.

Il n’y trouva plus que la brûlure du jour, écrasant de lumière le casal, tuant les hommes de ses rayons de feu.

Que ferait Adhémar, à sa place ? Comment redonnerait-il courage aux hommes ? Où puiserait-il la force de ne pas croire perdu ce qui l’était, pourtant ? Il considéra sa plume presque neuve, et entreprit de la retailler.

« Foulques, soldat du Christ... »

Dirait-il à Philippa toutes ces générations d’écailles qui, depuis près de deux lustres, étaient tombées de ses yeux, pour se reformer aussitôt en de nouvelles chimères ? Dirait-il les épreuves et le doute ? Et les cicatrices qui avaient tué la candeur de l’enfance ?

Il lui dirait que la foi l’avait éclairé comme le phare de Constantinople, brûlant de près, quand on l’avait chargé de bois, unique espérance de loin, quand l’œil avait perdu la route.

« … à Philippa, dame de Châtenet »

Il lui disait l’incertitude qui jongle avec la vie comme un macabre funambule, le monde éventré et absurde, les hommes semblables et infiniment différents.

Il lui disait savoir à présent ce qu’était l’exil à sa terre, à l’étude, à la paix, à elle, Philippa, sa mère.

Pour finir, il lui dit que son épouse allait mettre au monde son quatrième enfant. Leur quatrième enfant.

« … et je te jure, mère, que le temps n’est plus si éloigné où nous rentrerons à Châtenet, pour t’y retrouver et refaire à nous tous le monde que tu mérites.

Mon amour pour toi, aussi fort que celui du Christ pour Marie, me fait paraître légère la croix de l’exil à laquelle Renaud et moi sommes enchaînés, car il me permet aussi de t’envelopper de tendresse, de sécher tes larmes dans la joie de mon cœur.

Foulques »


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