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TD numérique d’histoire du droit


    
        A une époque où l’on cherche une nouvelle direction pour l’université, à un moment où la révolution numérique a bouleversé le monde, alors que la culture classique, base de l’enseignement universitaire, semble de plus en plus difficile à saisir pour les jeunes générations, il est apparu que l’on devait oser innover.
    Nos collègues du secondaire souriront en constatant que l’innovation en question est à l’œuvre dans leurs murs depuis de nombreuses années. Et pourtant, le pari tenté (et réussi) au sein du Td numérique est véritablement novateur ; il reste à ce jour unique en France.
En effet, ce Td numérique met en scène un dialogue d’une double nature. Dialogue entre des hommes d’abord, en ce qu’il fait advenir une relation pédagogique d’un type nouveau ; dialogue académique ensuite, car il ouvre les possibles au sein de l’institution en bouleversant les conformismes.

1 Dialogue entre les hommes

        La relation enseignant enseigné repose sur la transmission du savoir et la modélisation. Cette dimension se retrouve dans le Td numérique. Mais il y a autre chose : la volonté de faire accéder à l’autonomie et à l’appropriation des connaissances par l’intérieur.

1.1 Transmission et modélisation

        Lorsque les étudiants entrent en L1, ils ne connaissent ni le droit ni l’histoire (du moins, pas la période sur laquelle porte le cours d’histoire des institutions, qui commence à Auguste et se termine à la Révolution française). Or ils ont quatre mois pour élaborer un film à partir d’un intitulé qu’ils ne comprennent pas.
    Là réside, peut-être, une des différences majeures avec ce qui se passe dans le secondaire : au lycée, les disciplines sont en général bien connues des élèves. A l’inverse, pour la plupart des étudiants qui arrivent dans une faculté de droit, il faut faire le pari de l’inconnu. L’histoire du droit est, au sein de cet univers insolite, la discipline la plus difficile d’accès.
    La première tâche du professeur consiste donc à expliquer à la fois une logique intellectuelle et le détail du thème retenu de manière à fournir une sorte de carte aux navigateurs qui viennent de prendre place à bord du vaisseau. Les étudiants se trouvent là dans une posture passive et réceptive.
    Très rapidement le professeur leur demande de faire des lectures très courtes et ciblées et de retenir un plan et un synopsis. A ce stade, les critiques émanant des étudiants sont encouragées et toutes les propositions acceptables scientifiquement sont préférées aux suggestions initiales du professeur.

1.2 Autonomie et appropriation du savoir

        Dans la mesure où les étudiants écrivent le scénario, les répliques et campent la mise en scène, ils s’approprient la matière.
    Tout d’abord, ils sont amenés à réfléchir à chaque détail par souci de vraisemblance historique, ce qui leur apprend à replacer dans un contexte et à percevoir de l’intérieur l’étendue des différences. Aucun d’entre eux n’est à même de comprendre ce que signifie l’invraisemblance historique, dans la mesure où plusieurs productions cinématographiques qui se veulent humoristiques ont tout mélangé dans le but de faire rire de manière simple. Dans le Td numérique, au lieu de rire de l’insolite, ils sont invités à réfléchir sur la différence des mondes.
    Ensuite, ils sont par la force des choses conduits à comprendre qu’ils forment un groupe dans lequel chaque élément est indispensable. Qu’un seul flanche et c’est le groupe en entier qui se trouve en péril. Depuis trois ans que l’expérience fonctionne, la règle n’a jamais connu d’exception : on enregistre une défection par an (deux parfois) ; elle a lieu au tout début et personne ne disparaît au milieu du semestre, ce qui est le lot commun dans les autres Td.
    En outre, ils doivent prendre conscience de la spécificité de la norme juridique et de sa langue par rapport au langage commun et à la réalité historique. Ils apprennent ainsi à s’ouvrir à l’autre et à la différence, en agissant de l’intérieur. Cet effort vient compléter le travail de recul historique qui leur est demandé dans le même temps. A l’âge où ils construisent leur identité, ils sont invités à ne pas s’engouffrer dans les stéréotypes triviaux, mais à multiplier les armes pour que chacun d’entre eux puisse être le « capitaine de son âme ».
    Enfin, ils comprennent en quoi la réflexion intellectuelle est essentielle dans l’action, mais combien aussi elle se trouve tributaire des contraintes extérieures. Et cela d’autant plus qu’ils prennent tout en charge (intendance, bons de commande, réalisation technique…). Il ne s’agit en effet pas de les isoler dans un environnement onirique, mais de les aider à faire la part des choses entre le monde virtuel et le monde réel, le monde de la spéculation et de l’imaginaire et celui des contraintes sociales et administratives.

2 Dialogue académique

        Lui aussi revêt un double aspect. Le premier, et peut-être le plus important, est celui qui se noue entre les étudiants et leur professeur ; le second celui qui met en relation le Td numérique et l’institution universitaire.

2.1 Professeur et étudiants

        L’objectif pédagogique du professeur consiste à apprendre la liberté intelligente à ses étudiants : celle qui critique tout et propose une solution alternative. Académiquement, le professeur accepte donc que ses propositions soient rejetées ; ainsi en 2012-2013, le plan qu’il avait proposé pour le film a été récusé par les étudiants et c’est le leur qui a été retenu.
    Ensuite, l’apprentissage de l’autonomie sans démagogie consiste à laisser les étudiants en liberté surveillée : encourager toutes les idées, y compris les plus folles, comme celle qui avait consisté en 2010-2011 à mettre en scène Jeanne d’Arc sur un cheval. Mais rejeter ce qui relève de l’absurde.
    Dès lors, la présence ou non du professeur dans le film dénote la sensibilité collective du groupe : en 2010-2011, ils font jouer leur professeur, mais le tuent à l’écran ; en 2011-2012, ils lui donnent le rôle central, puisque le film est conçu comme une mise en abîme autour d’un cours ; en 2012-2013, le professeur n’intervient à aucun moment dans le film.
    L’objectif du professeur est de permettre à ses étudiants de parvenir à l’autonomie par la création d’une œuvre immédiatement perceptible, pour ainsi dire tangible, qui leur permet de mesurer rapidement, grâce à un support et à un environnement qui leur sont plus familiers, ce que signifie le phénomène d’apprentissage. Ils doivent de cette manière pouvoir comprendre en quoi le professeur est un guide nécessaire, mais qui doit s’effacer.

2.2 Td numérique et université

        Le premier accueil de l’institution universitaire a été réservé. Il a fallu imposer l’initiative à presque toutes les instances universitaires (hormis à l’assesseur du doyen de la faculté de droit, qui a été la première à la soutenir sans réserve) et les premiers financements ont été assumés par le professeur sur ses deniers propres. Très rapidement, cependant, le soutien a été quasi unanime ; les collègues qui avaient publiquement en amphi appelé les étudiants à ne pas s’engager dans cette aventure se sont tus et les autorités universitaires ont apporté un soutien financier et logistique. A la fin de la première année, une association (Opera Moderata Numerica, puisque les étudiants voulaient un nom latin) a été créée entre le professeur et les deux étudiants majors, dans le but de recueillir des fonds.
    Aujourd’hui, au bout de trois ans, le Td numérique est devenu une institution à la faculté de droit. Il apparaît dans le budget, recueille des fonds TIC-TICE et le système de notation spécifique auquel il a donné lieu commence à être connu. Cette notation a en effet pour objectif de valoriser des talents que le contrôle des connaissances classique laisse de côté. Les étudiants en relative difficulté académique comprennent qu’ils possèdent des atouts qui ne sont pas négligeables et, de la sorte, reviennent plus aisément à l’apprentissage universitaire.
    Afin de faire connaître son travail l’association Opera Moderata Numerica a diffusé ses films gratuitement. Les monuments nationaux de La Rochelle ont acheté à chaque fois le DVD, exerçant ainsi un véritable mécénat. Tout reste à faire pour commercialiser les films et passer à une dimension internationale, dès lors que des fonds auront pu être recueillis, ce qui suppose à court terme une demande de subvention au ministère.