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Les chemins de Jérusalem

------------« Chapitre VI, p. 73-74 »

« Mon pauvre enfant ! Mon pauvre enfant... mes pauvres enfants ! » En dodelinant de la tête, Pierre répétait les mêmes mots depuis que Foulques et Renaud étaient arrivés à Thaims. En les voyant, le moine n’avait guère montré de surprise et, l’air sombre, les avait fait asseoir près de la cheminée.

« Séchez-vous et reposez-vous », avait-il simplement dit.

En quelques mots, Foulques avait expliqué la situation. Le visage de Pierre s’était affaissé et il avait baissé la tête. Bientôt, ses tempes dégarnies rejoindraient la tonsure aux limites imprécises, clairière irrégulière entre des toupets blanchissants.

Encore plus qu’à l’ordinaire, le moine se tordait les mains, torturait ses doigts, faisant régulièrement craquer les join­tures. Cette agitation contrastait fort avec la placidité de sa figure glabre.

Il tisonnait les braises du foyer. La pièce était chaude. L’odeur du feu de bois rassu­rait, rejetait au loin l’horreur de la nuit épouvantable. Dehors la tempête faisait rage. Le vent soufflait par rafales et la pluie noyait tout. Déjà, certains chemins étaient devenus impraticables. Le moine désigna la marmite pendue à la crémaillère dans laquelle chantonnait une cuisine de châtaignes. « Décroche donc le chaudron, elles doivent être cuites », dit-il à Renaud.

L’anse s’abattit sur le bord. À l’aide d’une grande cuillère de bois, Pierre en retira une, la considéra un moment, souffla dessus pour la refroidir et l’éplucha pru­demment. Il goûta un morceau et déclara : « Elles sont cuites, servez-vous et mangez. Que Dieu bénisse cette pitance. Prenez du pain avec. Tenez, la boule n’a été entamée que de ce matin. » On mastiqua en silence. Cela faisait, dans la bouche, une sorte de bouillie douce qui emplissait rapidement l’estomac. Assis sur un tabouret, Pierre contemplait quelque chose qui semblait situé très au-delà de l’âtre. Foulques et Renaud s’étaient placés de part et d'autre, à même le sol, juste devant le foyer. Sur le visage de Foulques, apparaissaient encore des traces de sang séché. Renaud l’observait fréquemment et lui souriait, parfois.

------------« Chapitre IX, p. 139-140 ».

« Bien-aimés frères, commença-t-il, cette fois en langue romane. En ce dimanche de la Quasimodo, l’apôtre Pierre nous dit : Quiconque est né de Dieu triomphe du monde, et la victoire qui triomphe du monde, c’est notre foi. C’est cette foi immense, qui nous a été donnée par Jésus-Christ, qui nous rendra victorieux sur toute la surface de la terre.

« Peuple élu de Dieu, toi qu’Il a choisi pour troupeau, vas-tu laisser longtemps l’infidèle déshonorer le tombeau du Seigneur ? « L’ennemi est aux portes de Constantinople. Farouche et cruel, il marche vers la ville impériale. Après Constantinople, il envahira Rome. Et après avoir pris Rome il s’abattra chez vous. Bientôt il déferlera sur vos terres, brisera vos étendards, brûlera vos demeures et vos récoltes, violentera vos femmes et vos filles. Bientôt il piétinera Dieu dans Ses propres églises. « Vous tremblez ! Et pourtant, qu’est-ce que tout cela ? Qu’est-ce à côté de l’ini­maginable, de l’indigne lâcheté que vous avez commise ? Vous tremblez ! Mais avez-vous tremblé lorsque vous avez, vous ou vos pères, abandonné le Saint-Sépulcre à l’in­fidèle ? Vous tremblez aujourd’hui d’avoir laissé grandir l’ardente colère de Dieu. « Prenez les armes contre les Sarrasins ! Souvenez-vous du grand empereur Charles qui a bâti votre cathédrale. Et souvenez-vous aussi du traître Ganelon. Lequel des deux sera votre modèle ? Voulez-vous que les enfants de vos fils honorent votre nom ? Ou bien préférez-vous que par honte de vous, ils ensevelissent dans l’oubli jusqu’à votre souvenir ? Voulez-vous ressembler au grand empereur Charles ou à Ganelon le traître ? J’entends monter de vos poitrines des mil­liers de souffles d’espoir. Je vous entends crier vers la voûte des Cieux votre amour et votre espérance. Et je sais bien lequel des deux vous prendrez pour exemple. « Alors, il faut tourner votre regard et votre espérance vers Jérusalem. Cessez de vous combattre. Combien, parmi vous, ont perdu un père, un frère ou un cousin dans une guerre intestine qui bafouait l’Église, humiliait l’Éternel ? « La force, la puissance et la gloire que le Créateur vous a dispensées, Il ne vous les a pas don­nées pour vous entre-tuer. Il ne vous les a pas données pour que vous vous détruisiez. Il ne vous les a pas données pour que vous vous exterminiez ! Il attend que vous serviez Son nom. Il attend que vous L’aimiez, comme Il vous a aimés. Pour vous, Il est mort sur la Croix. Pour Lui, sachez mourir au combat contre Ses ennemis. « Le Sarrasin est un barbare redoutable qui profane le tombeau de Jésus et assèche la source de votre foi. Jésus est ressuscité : ne laissez pas l’infidèle Le crucifier chaque jour de nouveau et souiller Son tombeau. Que votre foi inflexible et vaste comme le monde fasse trembler les puissances maléfiques. Vous triompherez sur la terre comme Jésus triomphe au Ciel. Vous régnerez dans la Jérusalem terrestre comme Il règne dans la Jérusalem cé­leste. « Oubliez vos pillages, vos meurtres et vos crimes. Ne craignez pas d’être indignes de comparaître devant le Sauveur et d’entrer dans Sa ville. « Jésus a dit : Les péchés seront remis à ceux auxquels vous les remettrez. Moi, Urbain, successeur de Pierre et des apôtres, trônant sur son siège et berger de son troupeau, j’absous et donne rédemption, je remets les péchés à tous ceux qui prendront la croix. Vos vies seront entre les mains de Dieu. S’Il décide de vous rappeler à Lui, ce sera pour l’éternité du paradis. S’Il vous laisse à ce monde, ce sera lavés de tout péché. « Pendant votre absence, vos biens seront protégés par notre sainte Église. Vouées à la défense du saint Lieu, vos personnes seront sacrées. Vous êtes la milice du Christ roi, celle qui triomphera du Prince de la terre et de ses suppôts. Quiconque oserait porter la main sur vous ou sur vos biens sera damné pour les siècles des siècles et frappé d’ex­communication. « Allez et triomphez ! Le Père qui vous regarde guide vos pas vers Jérusalem. Gloire à Dieu au plus haut des Cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. »

------------« Chapitre XVIII, p. 278-279 ».

« Peux-tu me dire, mon cousin, à quoi ressemble Constantinople ? demanda Foulques.

– Constantinople ? Eh bien, c’est une ville. Avec des remparts. Une grande ville, avec de grandes tours. Des fossés et des portes tout autour pour desservir les routes qui la relient au monde. C’est un peu comme Toulouse, si tu veux, sauf que les mo­numents romains ne sont pas en ruine comme chez nous ; ils s’en servent toujours. C’est la cité des descendants des Romains. Les Grecs défendent encore le souvenir des Anciens. C’est une ville qui n’est pas de notre temps, mais qui n’est pas du passé non plus. Elle appartient à l’avenir comme elle appartient à Dieu le Père. C’est la capitale du monde, des chrétiens, de l’Univers. C’est la reine des villes, c’est la Rome nouvelle qui se souvient de Rome alors que Rome n’est plus. C’est elle qui nous rappelle sans cesse quelle fut notre grandeur. Elle porte en son sein la splendeur de notre culture. C’est elle la dépositaire des sciences, des lettres et des arts. C’est une ville d’amour et de haine qui est à tout le monde comme une fille de joie, mais qui possède une dignité su­périeure à celle des rois et de l’empereur lui-même. Constantinople est plus grande que les Grecs, plus riche que le basileus, plus riante que le Bosphore qui la baigne. Constantinople, Foulques, c’est un univers ahurissant, hallucinant, extravagant, grandiose, luxuriant. C’est une ville d’or, d’ivoire et de pourpre. Les femmes y sont plus belles que nulle part ailleurs. Les chevaux portent des harnais de gemme et des brocarts de soie. La soie, Foulques… Tu verras ce qu’est la soie ! La soie qui vient du lointain Orient. Tu sentiras l’encens et la myrrhe comme tu ne les as jamais sentis, et tous les parfums que tu ignores, que tu ne peux même pas soupçonner, brûlent dans les rues. C’est un peu comme la Jérusalem d’En Haut. C’est...

– Constantinople ! » hurla quelqu’un.

Tous les regards se portèrent vers l’avant. Très loin, au bout de la plaine, se décou­pait une masse qui évoquait l’amas confus de n’importe quelle autre ville. Plus grand, peut-être.

Les tours qu’on distinguait maintenant ne montaient pas au ciel ; le regard em­brassait largement l’ensemble des murailles ; ni parfum inconnu ni rumeurs de lyres célestes ne s’en échappaient. Foulques ressentit violemment la sensation de l’ordinaire. Une intense déception l’envahit tandis que Raimond, à demi dressé sur sa monture, clamait avec un geste large : « Regardez tous ! Devant nous, la Ville des villes de ce monde ! »

------------« Chapitre XXXIII, p. 509-510 »

« Jérusalem ! Jérusalem ! Jérusalem ! » Au détour du chemin escarpé serpentant au milieu des collines, Elle était là, enfin. Enfin !

Les traînards, ceux que l’âge ou l’infirmité retenaient en arrière, bousculèrent leurs devanciers dans un sursaut de vigueur. L’étroitesse du sentier accroché entre ciel et terre n’absorbait plus les grappes qui s’enflaient pour découvrir la Ville, celle qui promettait l’abolition de l’enfer terrestre, la fin des misères, la rencontre avec Dieu.

Les pèlerins se prosternèrent. D’un seul mouvement, chevaliers et paysans, écuyers et filles à soldats, enfants et abbés mirent les genoux en terre. On pleurait, priait, riait, chantait tout à la fois.

Foulques descendit lentement de son cheval. Le soleil de juin se levait à peine. Dans le contre-jour aux couleurs de miel et de rose, les dômes de Jérusalem scintillaient déjà.

Cette lumière, à la fois douce et puissante, iodée comme la mer et sèche comme le dé­sert qui n’en finissait plus de s’étirer jusqu’aux remparts, charnue et mystique, mys­térieuse comme le sourire des femmes dans l’amour, veloutée comme le chant des moines qui s’élevait, là-bas, à Vaux, cristalline comme la voix d’Anne, ample comme le souffle de la vie quand il vibrait encore dans la poitrine de son aïeul, impérieuse comme le désir lorsque deux corps s’affrontent et se soumettent pour se compléter et s’unir, pure comme le serment de deux enfants à la fontaine Sainte-Eustelle, nuancée mais vigoureuse, parfumée de myrrhe, parée d’encens, scintillant d’or, miraculeuse comme l’amour de Renaud sauvé par la grâce de Dieu des embûches du chemin et de la turpitude des hommes, protectrice et tendre comme les mains de Philippa écrivant à son fils à trois ou quatre mille milles d’ici, dévote et profane comme l’homme qui sommeille au fond de tout croyant, incertaine comme l’ombre dont elle triomphait, résolue pourtant comme la foi du pèlerin, rédemptrice et mou­vante, fragile comme l’homme apeuré, transformé, incrédule et fourbu qui se présen­tait devant elle, figée dans une porte du Ciel ouverte vers Jésus, sauveur des miséreux venus là délivrer Son tombeau, reflet lointain mais sublime de la Jérusalem d’En Haut, phare illusoire de l’enthousiasme fou qui avait porté jusqu’ici cette horde transfigurée, promesse de l’avenir, baume sur les péchés, apaisement des afflictions, éclat unique du feu de Dieu venu sur terre pour réchauffer les hommes, cette lumière, Foulques ne la connaissait pas.

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